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Les Lumières du chamachDiscours d'Annaëlle lors de son 9ème anniversaire 19 Kislev 5760 - 28 Novembre 1999
En tout il me ressemblait : je ne parle pas, il parlait très peu ; je ne marche pas, il se déplaçait en faisant des S de tout son corps ; je ne mange pas, il finissait à peine les restes du kiddouch de shabbat et ne se nourrissait, en semaine, que de pain, de laitages et d'eau. Tout le monde l'appelait Gamarnou, il était le bedeau d'une synagogue disparue dans une Pologne universelle qui aurait pu tout aussi bien se trouver en Hongrie. Aujourd'hui, personne ne le connaît plus, car la guerre a fini, au bout des camps, d'effacer sa trace. En ce temps-là, la ville dont je veux parler était prospère. On l'appelait même la Petite Jérusalem, les Juifs y étaient heureux. Le commerce y était florissant, tant ils y étudiaient la Torah. Connaître le sidour par cœur, avoir appris le Houmach avec les grands commentaires de Rachi, était en ce temps-là aussi courant que d'exercer le métier de coiffeur ou de menuisier. Les piliers de notre monde parlaient avec les mots du Talmud, qui était comme une partie d'eux-mêmes, à tel point que chacun d'eux, semblait-il, aurait pu l'avoir écrit. Ces Rabbi H'iya, ces Rabbi Yoh'anan, ces Rabbi Akiva, étaient des quincailliers, des médecins, des notaires, que sais-je encore. De temps en temps, l'un d'eux ne répugnait pas à aller " donner un coup de main " bien utile chez le commerçant qui en avait besoin. Gamarnou, lui, était le seul idiot du village. Il ne savait ni lire, ni écrire, ses paroles étaient des cris. Pour gagner ce pain qu'il ne mangeait même pas, on l'avait chargé de plier les taliths à la maison d'étude, de remettre les livres à l'endroit dans la bibliothèque, de balayer les détritus laissés par les enfants dans la salle de prière, de commander le shabbes goy qui n'écoutait qu'à moitié et, comme si tout cela n'était pas suffisant, de garder les petits dans la cour du h'eder. Aux premiers jours de Kislev, Gamarnou était pris d'une joie fébrile à l'approche de cette mitzva dont il guettait la venue avec une grande impatience : redonner de l'éclat à la grande hanoukia d'argent ciselé à la perfection qui représentait l'arbre aux pommes, mesurait environ un mètre de haut et dont le métal avait terni subissant la patine du temps. Gamarnou la faisait tant reluire - il finissait de la polir, au grand dam du rav, avec les pans de son talith - qu'il n'était plus besoin d'allumer les bougies pour voir une grande flamme en entrant dans la synagogue. Dès que survenaient des problèmes, à la moindre poussière de misère qui tombait sur le peuple d'Israël, Gamarnou s'écriait en levant les bras au ciel : " Quand Machia'h sera là, ces ennuis seront finis pour nous (Gamarnou) ! " Il symbolisait un peu les prémices de l'arrivée du Messie. Il partit comme il était venu, et tout son corps ne fut plus qu'huile sainte pour enflammer la hanoukia. Sur sa tombe, on inscrivit " Lampe sainte " et l'on raconte qu'au plus profond des nuits, quand les enfants se hasardaient autour des champs attenants au cimetière, ils pouvaient y voir une flamme monter vers le ciel, peut-être comme cette colonne de feu qui accompagna le peuple juif dans sa traversée du désert. Gamarnou était le simple chamach d'une petite ville qui n'est plus. Aujourd'hui, j'allume mes neuf bougies. Savez-vous qu'il ne faut jamais les souffler, car c'est éteindre un peu de l'air divin qui est notre inspiration. Il est un autre chamach dont je voudrais parler, et c'est le plus grand. Il s'appelle Moché. Et il a allumé une menorah de 600 000 âmes. D'un côté il y a Moché, de l'autre il y a Gamarnou simple et universel. De ces deux chamachs, nous ignorons lequel brillera le plus. Chacun sait que Hanoucca commémore un temps miraculeux où une petite fiole d'huile servit à allumer la menorah du Temple huit jours durant. Nous parlons toujours de ces huit lumières, jamais de la neuvième. C'est pourtant notre Gamarnou, et c'est aussi Moché. Car qu'est-ce qu'un chamach, qu'est-ce que la neuvième bougie de Hanoucca, sinon celle qui permet d'allumer toutes les autres, celle qui nous éclaire, qui nous enseigne le plus? Le proverbe dit : " Car le commandement est lampe, la Torah lumière et chemin de vie et leçon de morale. " Mais, chère Rav, chére famille, chers amis, chers enfants et élèves, qu'est-ce que la lampe ? Le proverbe répond : " La lampe de D.ieu, c'est l'âme de l'homme qui examine toutes les chambres du ventre. " Un grand maître, dont ma date de naissance correspond à sa libération des geôles russes, et qui marque le Roch Hachana de la hassidout, nous dit encore : " C'est un récipient où l'on fait couler de l'huile. " C'est donc l'huile qui fait la lampe. Le rabbin continue : " L'huile n'est pas lumineuse : la mèche qui tombe dans l'huile s'éteint. Pourtant, c'est grâce à elle que la flamme brûle ; il suffit de très peu d'huile pour que la mèche flambe et elle s'éteint dès qu'il n'y en a plus. " On peut en dire autant de la mitzva, qui nourrit les lumières de la sagesse. Cette fête de Hanoucca, grâce à D.ieu , inspire beaucoup les Juifs. Ils y trouvent un peu de ce merveilleux inhérent à l'enfance et à ses lumières. Moi, je chéris tout particulièrement deux fêtes : Souccot, parce qu'on y construit une cabane, ce qui ressemble à un jeu d'enfant, et parce que c'est la seule mitzva qui nous recouvre entièrement. Hanoucca, parce que je suis née dans les halos de cette lumière-là. J'ai neuf ans et vous tous qui êtes autour de moi, vous êtes comme un grand cœur éclairé. Si D.ieu m'a mise sur Terre telle que vous me voyez, c'est que je suis la neuvième bougie, un de ces chamachs dont la mission est d'allumer le cœur de chacun. On dit qu'une toute petite lumière peut repousser l'obscurité la plus profonde. On dit aussi que l'anniversaire est un grand jour de réparation, que c'est un Roch Hachana individuel. Vous voilà tous ensemble, ce soir, réunis autour de la petite lumière qui se nomme Annaëlle. Vous êtes mon plus beau cadeau, vous êtes les lumières de l'amour et de l'amitié qui m'éclairent en cet instant. Je suis, je disparais, je suis la lumière des lumières... Le chamach n'a pas d'existence propre. Peut-être même qu'il n'existe pas, mais ce vide, c'est lui précisément qui crée le plein. Chacun ce soir doit avoir la pensée la plus pure, maintenant, pour qu'apparaisse ce chamach supérieur, l'oint de D.ieu , Machia'h. Puisque nous sommes encore à l'ombre de la paracha Vayichlach, rappelons que c'est pour une fiole d'huile que Jacob retourna sur ses pas, rendant ainsi possible le combat avec l'ange. Car cette fiole contenait l'huile dont il frotta la pierre érigée lors du rêve de l'échelle, celle-là même que D.ieu lui donna du ciel, qui servit à l'onction de David et servira à celle de Machia'h. Il suffirait de faire une seconde de silence pour entendre les pas de Machia'h, de fermer les yeux pour que le noir intérieur nous éclaire de la lumière supérieure de la Torah, de la lumière du chamach, celui qui s'annule en D.ieu, pour que se révèle enfin à nous la lumière de l'Ein Sof Baroukh Hou, celle du premier jour que D.ieu mit de côté, tant elle était puissante, dans les lettres noires de la Torah. Chacun à son degré peut la voir en ce moment, chacun étant le chamach de l'autre. N'oubliez pas : chaque fois que vous allumerez la première bougie de Hanoucca, l'instant de Machia'h se reconstituera. Un jour, les deux fêtes qui me sont le plus chères, Souccot et Hanoucca, n'en feront plus qu'une. C'est le jour où, chacun des tzaddikim invités - Abraham, Itz'hak, Yacov, Iosseph et Moché - ayant décliné l'honneur de réciter le kiddouch, David, Machia'h en personne, à la fois roi et chamach du Roi des rois, sous la grande soucca construite avec la peau du Léviathan, embrasera l'âme de chacun à la lumière divine de la Torah. Soyez bénis et puissions-nous tous avoir le mérite, maintenant, de recevoir le Roi Machia'h ; Amen. Annaëlle Chimoni |
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